La droite et le "péril jeune"
Car même une population vieillissante reste attentive à ce qu'elle suppose être l'intérêt de ses enfants. Qu'elle redoute la violence des banlieues, la dégradation scolaire ou la précarisation du travail pour ses descendants, et cette anxiété déterminera en grande partie son vote. "Les jeunes créent ainsi, toujours, une dynamique de campagne, un phénomène de contamination des autres générations, qui ne peut pas laisser insensible un candidat", souligne Brice Teinturier, directeur des études politiques de TNS- Sofres. De ce fait, la droite gouvernementale prend aujourd'hui un gros risque électoral à affronter la contestation des jeunes lycéens et étudiants, quatre mois après avoir été violemment interpellée par les jeunes défavorisés des banlieues.
Déjà, les critiques contre le gouvernement ont largement pesé dans le succès du non au projet de Constitution européenne, le 29 mai 2005. "Les jeunes se sont pour une large moitié abstenus lors du référendum, note Anne Muxel, chercheur au Cevipof. Mais le mécontentement contre la loi Fillon de réforme du baccalauréat en 2004 a compté, à l'évidence, pour ceux qui ont voté contre le traité européen."
Conscientes du problème, les équipes de Nicolas Sarkozy s'inquiètent d'avoir pu perdre en quelques mois une partie des jeunes, choqués notamment par l'emploi des mots "racailles" et "Kärcher", alors même que le président de l'UMP s'était attaché à les rallier en prônant notamment la discrimination positive. Et la contestation contre le CPE (contrat première embauche) n'est pas pour arranger les choses, puisque le désaveu du gouvernement rejaillit aussi sur le ministre de l'intérieur.
La gauche, pour autant, n'est pas certaine de pouvoir récupérer cet électorat tiraillé entre plusieurs tendances contradictoires. "Il n'y a pas un vote jeune mais des votes jeunes, souligne Anne Muxel. Ainsi, sur toutes les élections, la différence est réelle entre la jeunesse diplômée (à peu près 60 % ont le baccalauréat) et celle qui ne l'est pas." Les 60 % diplômés sont ainsi moins abstentionnistes, plus sensibles à un certain libéralisme culturel, à une façon apparemment différente de faire de la politique. Ce sont eux qui, le 21 avril 2002, ont apporté majoritairement leurs suffrages à Noël Mamère, au point d'en faire le premier candidat des 18-24 ans. Ils votent généralement pour le Parti socialiste ou les Verts, mais relativement peu pour l'extrême gauche et rejettent assez souvent le Front national.
Mais les jeunes non diplômés, issus à une écrasante majorité de catégories sociales modestes, sont beaucoup plus sensibles - lorsqu'ils ne s'abstiennent pas - à un vote protestataire. "Les images des grands défilés de jeunes contre le FN dans l'entre-deux-tours de la présidentielle de 2002 ont imposé l'idée reçue que les jeunes sont très opposés à l'extrême droite, indique Brice Teinturier. Mais c'est une erreur. Au contraire, Jean-Marie Le Pen dispose d'un noyau dur parmi les 18-24 ans."
Non diplômés, plus souvent confrontés au chômage que la moyenne, ils ont particulièrement du mal à se repérer dans un monde politique qu'ils jugent avec suspicion et dont ils fustigent l'inefficacité. "Depuis une quinzaine d'années déjà, explique Pascal Perrineau, chercheur au Cevipof et spécialiste de l'extrême droite, nous voyons très nettement, dans les entretiens que nous menons, combien toute une catégorie de jeunes hommes, en souffrance sociale et ébranlés dans leur identité masculine, trouvent une résonance particulière dans les grandes thématiques autoritaires et nationalistes développées par le Front national."
Le 21 avril 2002, ils ont apporté leurs voix à Jean-Marie Le Pen au point de le placer à jeu égal avec Jacques Chirac et Lionel Jospin. Dans toutes les enquêtes récentes, ils continuent d'être tentés par le vote FN, par rejet de l'offre politique existante.
Ce rejet, ou au mieux cette insatisfaction, reste largement partagé par l'ensemble des 18-24 ans. Les jeunes se définissent rarement de façon positive lorsqu'il s'agit de politique. Ils sont "pas de gauche" ou "contre Villepin" sur le CPE plus qu'adhérents à une cause. Leur très grande sensibilité aux médias audiovisuels fait le reste. "En 1995, 60 % des 18-24 ans (contre 48 % de l'ensemble de la population) disaient avoir choisi leur candidat par la télévision, rappelle Anne Muxel. On peut supposer que cette tendance n'a fait que s'accentuer." D'où le succès écrasant des candidats ayant un discours tranchant nettement sur un marais politique qui, pensent-ils, ne les représente pas.
Raphaëlle Bacqué